1. Introduction: la fin d’un monde

La fin d’une époque

Nous vivons une époque de changements complexes, marquée par une crise sociale, environnementale, économique, intellectuelle et spirituelle. Au cours des derniers siècles, le marché et la technologie ont remplacé la religion pour offrir une vision structurée du monde et une promesse d’avenir meilleur. L’entreprise nous fournirait le travail, l’État: des services sociaux, le Marché : un moteur de croissance économique, de progrès technologique[Harari, YN Homo Deus].

Promesse nous était faite que travailler dur pour gagner notre vie nous amènerait une vie meilleure pour nous et nos enfants. Enivrés par l’accès abondant au pétrole à bas coût nous avons nourri l’illusion d’une énergie infinie et d’un monde aux ressources naturelles illimitées.

Mais cette promesse est rompue et le voile des illusions se déchire. Nous avons bien eu le progrès technologique et un confort matériel, au moins pour certains d’entre nous, mais cette avancée s’est faite à crédit au détriment de certaines populations mais aussi des écosystèmes qui nous portent.

Malgré les avertissements du club de Rome dès les années 70 sur la finitude de notre monde et l’impossibilité d’entretenir une croissance illimitée, nos sociétés ont continué comme si de rien n’était. Bien qu’ individuellement nous soyons intelligent.e.s, doué.e.s de raison, et que nous ayons toutes les informations dont nous avons besoin, nous avons continué et même accéléré dans cette voie.

Aujourd’hui le moment de payer l’addition s’approche… et nous avons la gueule de bois. Pour faire face à tous les défis du jour, aucune des recettes habituelles ne semble fonctionner.

 

Nos organisations ne fonctionnent plus

Sclérosées par le poids de leurs règles, incapables de gérer la complexité et les changements rapides du moment, les organisations d’aujourd’hui sont obsolètes et touchent leurs limites.

Dans le monde économique, les entreprises essayent désespérément de se « libérer » tout en restant concurrentielles, tandis que dans le domaine politique les institutions déconnectées de leurs citoyen.ne.s se veulent « participatives » et le mot d’ordre est la concertation.
Que ces efforts soient sincères ou seulement des éléments de langage, force est de constater que celà ne suffit pas. Pour pallier la désaffection des organisations traditionnelles, partout dans le monde, des individus et des réseaux de la société civile cherchent à identifier et mettre en œuvre des solutions. Pour cela, ils cherchent notamment de nouvelles formes d’organisations qui respectent les besoins des individus et des écosystèmes, tout en conservant une efficacité collective.

Comment travailler ensemble autrement ?

Traditionnellement on a toujours considéré que l’opposé du modèle pyramidal et concurrentiel était la coopération. Pour autant si le modèle concurrentiel crée des redondances et gâche des ressources sur la protection des idées, la publicité et autre, le modèle coopératif gâche lui aussi beaucoup de temps et de ressources à discuter et à rediscuter les discussions.

Dans les deux modèles on retrouve souvent un petit groupe de personnes qui, explicitement ou implicitement, concentrent le pouvoir. Alors comment concilier l’intérêt individuel et l’intérêt collectif, avec les besoins a priori « opposés », sans retomber dans des vieux schémas où le pouvoir est concentré par une minorité ?

C’est ce pari qu’ont réussi les fourmis et les termites. Derrière leur mode d’organisation réside un principe à la fois simple et complexe : la stigmergie.

La stigmergie est une méthode de communication indirecte dans un environnement émergent auto-organisé, où les individus communiquent entre eux en modifiant leur environnement. [Stigmergie, Wikipédia] La stigmergie a d’abord été observée dans la nature : les fourmis communiquent en déposant des phéromones derrière elles, pour que d’autres fourmis puissent suivre la piste jusqu’à la nourriture ou la colonie suivant les besoins, ce qui constitue un système stigmergique.

Des phénomènes similaires sont visibles chez d’autres espèces d’insectes sociaux comme les termites, qui utilisent des phéromones pour construire de grandes et complexes structures de terre à l’aide d’une simple règle décentralisée. Chaque termite ramasse un peu de boue autour de lui, y incorporant des phéromones, et la dépose par terre. Comme les termites sont attirés par l’odeur, ils déposent plus souvent leur paquet là où d’autres l’ont déjà déposé, ce qui forme des piliers, des arches, des tunnels et des chambres.

C’est aussi la stigmergie qui est à l’œuvre dans l’émergence de projets de grande ampleur comme le développement de logiciel open source ou l’encyclopédie collaborative Wikipédia [Elliott, M., 2008]
Transcendant les limites des modèles pyramidaux et coopératifs classiques, la stigmergie pourrait offrir une nouvelle méthode de gouvernance plus adaptée à la collaboration dans des grands groupes. Si nous souhaitons aller vers des modes de travail en réseaux plus ouverts et plus vivants nous pouvons nous inspirer des réussites des insectes sociaux et de leur fonctionnement en stigmergie.

Photo par Denys Nevozhai sur Unsplash

De la pyramide à la fourmilière

Au cours des vingt dernières années, plusieurs auteurs ont senti que quelque chose de différent se jouait dans les modes de travail collaboratif apparus avec l’émergence d’Internet. « La cathédrale et le bazar » [Raymond, E.], « Swarmwise » [Falvinge, R.], « Wikinomics » [Tapscott, D. et Williams, A.], … ainsi plusieurs ouvrages tentant de comprendre et décrire les nouveaux modes de collaboration à grande échelle ont été publiés, rendus possibles par les nouveaux outils numériques .

L’économie collaborative, la production de pair-à-pair, ces sujets convergent aussi autour des nouveaux modes de collaboration grâce au web.

Mais s’ils traitent des manifestations de la stigmergie, ils passent à côté du concept ce qui limite la portée de leur analyses.

En parallèle les chercheurs ont publié aussi sur la stigmergie, mais leur travaux, souvent rédigés dans un langage très formel, sont peu visibles dans la société civile.

Il y a donc un enjeu à faire circuler les savoirs entre ces deux mondes qui co-existent et communiquent peu.

C’est l’un des objectifs de cet ouvrage. A travers le livre, nous étudierons le concept et les applications pratiques de la stigmergie en nous appuyant à la fois sur ces travaux théoriques et des retours pratiques afin d’essayer de comprendre les opportunités mais aussi les limites d’une coopération en stigmergie.

Écueil numéro 1 : le piège du « coop-washing »

Nous vivons une drôle d’époque, où tel un parasite qui doit en permanence trouver de nouveaux hôtes à infecter, le capitalisme récupère des concepts d’intérêt pour continuer à capturer l’attention et la confiance des gens. Mais dans ce processus extractif les mots et les concepts sont vidés de leur sens.

Ainsi la communication est devenue synonyme d’émission unidirectionnelle de message, la démocratie a eu besoin de devenir « participative » pour tenter de conserver son sens originel.

Ce phénomène est d’une telle ampleur que le terme de « Greenwashing » [Greenwashing, Wikipédia] , traduit par « écoblanchiment » ou « verdissage » a été inventé pour décrire le fait d’utiliser l’écologie comme outil de promotion. Ce procédé trompeur sert souvent à vendre une image de marque ou un produit d’ailleurs souvent fondamentalement non respectueux des écosystèmes.
Ainsi la croissance s’est teintée de « vert » et les « crédits carbones » permettent de continuer à polluer et à spéculer en toute bonne conscience.

Avant, pour être innovant, il fallait mettre des canapés rouges et des gadgets ludiques dans son open space, aujourd’hui tout le monde se met au post-it… parce que les autres le font. Demain est ce que l’on ajoutera de la stigmergie pour être dans le vent ?

Il y a un risque que la stigmergie soit utilisée par des organisations dysfonctionnelles comme un pansement magique pour se parer de l’effet de nouveauté et sauver les apparences de leur processus de travail toxiques.

Il importe d’éviter que l’idée de coopération ne subisse pas le même sort que l’écologie et qu’un « coop-washing » ne vienne pas aider à camoufler les maux que le néolibéralisme a causé dans la société en général et dans le monde du travail en particulier.

Photo par Jaredd Craig sur Unsplash

Écueil 2 : outil d’émancipation ou asservissement ?

L’histoire a montré que les idéologies et les pouvoirs en place sont capables de reprendre et détourner à leur profit des travaux de recherche. Les théories de Darwin ont été ainsi allègrement détournées par le capitalisme pour justifier la compétition, la loi du plus fort et donner une pseudo-légitimité scientifique à des comportements de domination et de prédation des plus forts envers les plus faibles.

Plus près de nous il y a des exemples d’idées, d’idéaux et de technologies qui auraient pu être émancipatrices mais sont devenues asservissantes.

Le web est une utopie vivante. Son langage commun a permis l’émergence d’un réseau ouvert où des milliards d’individus peuvent se connecter, partager et communiquer plus librement. Pourtant depuis quelques années ce modèle est menacé par des entreprises géantes qui en copient les fonctionnalités techniques, mais en recréant à leur profit des barrières et des silos.

L’économie collaborative [Économie collaborative, Wikipédia] devait permettre l’avènement de nouveaux modes de travail où les individus pourraient échanger et collaborer plus efficacement et plus librement. Pourtant, même si il existe des exemples de structures socialement équitables, c’est plutôt le modèle Uber ou Airbnb qui prédomine. Malgré ses promesses, l’économie collaborative semble avoir surtout renforcé la concentration de pouvoir au sein de grands conglomérats, déstabilisant l’économie traditionnelle sans donner plus de pouvoir aux individus comme elle le promettait.

Uber, Airbnb Google, Facebook et les autres capitalistes de surveillance sont des fermes industrielles pour êtres humains. Ils gagnent des milliards en nous mettant en batterie pour nous faire pondre des données et exploitent cette connaissance de notre intimité pour manipuler notre comportement. [Balkan, A. 2019]

Les méthodes agiles avaient initialement été imaginées pour gérer des projets complexes en redonnant plus de souplesse et de vitalité aux processus de travail classiquement utilisés. Celles ci sont devenues à la mode et ont été reprises même dans les grands groupes les plus rigides. Mais bien souvent, seules ont été conservées les apparences, le concept étant vidé de sa substance et utilisé pour mieux renforcer le contrôle hiérarchique. [Fowler 2018; Guay, C. 2018].

En quête de sens

La stigmergie porte en elle une promesse: celle de faciliter la collaboration à très grande échelle.

Dans l’ouvrage nous serons amenés à comparer le comportement de masses d’individus humains indifférenciés à celui de fourmis. Comparer les humains à des insectes aux comportement en apparence « simplistes » pourrait assez facilement justifier de nouvelles formes d’exploitation et la domination.

De telles comparaisons pourraient assez facilement être utilisées pour créer des discours servant à renforcer des formes d’uberisation où concentration de pouvoir et précarisation des personnes seraient encore accentuées.

A l’heure où nous déléguons toujours plus de pouvoir a des algorithmes qui reprennent nos biais cognitifs, il est encore plus essentiel de questionner nos pré-supposés, les paradigmes et récits inconscients qui guident nos actions.

La réflexion développée dans cet ouvrage sera donc couplée à une vigilance sur la compréhension et l’interprétation idéologique des données scientifiques et des analyses présentées.

Ce sera donc une enquête sur un nouveau mode de travail, mais aussi une quête de sens.

Photo par Timothy Chan sur Unsplash

Notes sur l’écriture

Ce chapitre écrit en décembre 2019 semble plus que jamais d’actualité avec la crise du coronavirus. Le point de vigilance sur l’interprétation idéologique a été rajouté en mars 2020 pour anticiper des interprétations et récupération orientées. Il était initialement prévu dans la conclusion, mais le format sous forme de chapitres qui seraient publiés au fur et a mesure (potentiellement sur des mois) a rendu nécessaire la mise en place de tels garde-fous pour prévenir ces récupérations. Plutôt content de cette rédaction qui pose le cadre pour la suite.

Sources

Photo d’en tête par Aaron Burden sur Unsplash

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